Bélier Plexi sur Plexi

Une Symphonie de Lumière et de Mémoire

Plexiglas acrylique 3mm, 62 x 44 x 22 cm

English version follows below.

Je suis né en février, sous un ciel qui murmurait des promesses de renouveau, voilées par le gris persistant d’un hiver qui était frigorifié. 

À l’été de ma neuvième année, je me tenais au carrefour des rues Paul-Pau et Rousseau, un enfant façonné dans la forge d’une vie que le voisinage qualifiait de misérable. Qui selon eux n’aurait, ni études, ni emploi, pas de femme, pas de famille, qu’une infirmité qu’ils considéraient débilitante. Je serais à peine humain. 

L’air vibrait d’un bourdonnement de possibilités, mais mes mains, marquées par une infirmité digitale, repoussaient l’idée de caresser les touches d’ivoire d’un piano. 

En 1959, ces rêves semblaient des mirages, s’évanouissant à l’horizon sous le poids des circonstances. Heureusement, la musique était un refuge. Elle m’emportait au-delà des murs étroits de notre maison dans l’est de Montréal, où nous vivions ce qui semblait n’être qu’un rugueux passé rural. 

Ma mère, couturière aux mains laborieuses et au cœur brodé de merveilles, fut ma guide. Sans jamais avoir usé les bancs d’une école, elle avait appris à lire par elle-même. Curieuse elle avait une collection de gros livres de médecine et de biologie illustrés de nouses photos en couleurs, couleurs des chairs et des organes, que je feuilletais en découvrant un monde secret fait de corps et d’organes mystérieux. Des visions à la source d’une manière de voir les corps autour de moi qui n’allait jamais me quitter.

Maman s’émerveillait de la nature tout près. Des raisins sauvages, elle faisait un peu de vin. Que ce soit à ses côtés ou librement sous son impulsion j’ai découvert les pommettes amères pendues aux branches noueuses, les cenelliers aux aiguilles acérées, les minuscules fraises des champs, les cerises sauvages noircissant nos dents de joie.

La nature était sa cathédrale, et elle m’y invitait. Elle me montrait tout autant le plan de groseilles que la mante religieuse sous l’herbe, les chardonnerets jaune vif et noir qu’elle capturait afin de les garder un temps en cage.

. Un monde vaste, diversifié, plein de vie qui n’a jamais cessé de s’étendre en moi. Nous étions trois enfants. Elle disait que nous étions son immortalité qui se prolongeait en nous.

 À la maison, elle faisait tourner des disques, Tchaïkovski avec ses tempêtes sonores, Gershwin avec son jazz envoûtant, Mozart avec sa grâce éthérée, ou admirait le roman de leur vie sur le téléviseur avec moi assis à son côté. Selon elle l’écoute de la musique avait le don de m’apaiser, je me souviens de l’extase que cela produisait en moi, qui ne m’a jamais quitté. Qui se retrouve sûrement d’une manière ou de l’autre dans mes œuvres.

Après avoir vécu de longs séjours à l’hôpital, à ses côtés, je découvrais un monde merveilleux. Ses mains, habiles dans la danse complexe de la broderie et la patiente précision des peintures à numéros, étaient un hymne au travail manuel le plus fin.

Mon père, ouvrier sans métier spécialisé, reflétait sa ténacité. Avec une scie à main et un marteau, sa sueur se mêlant à la rugosité du bois brut, il construisait une maison de deux étages en madriers lourds. Il faisait des esquisses précises des accessoires et équipements de métal qu’il façonnait. Je l’ai vu tailler à la main durant des  heures les dents d’un engrenage dans l’acier avec une lime.  

Ce jour ensoleillé au carrefour, une résolution prit racine. Je deviendrais en devenant artiste un humain acceptable, espérant que la société, qui m’avait relégué au rang d’être à peine humain, me verrait un jour autrement. 

L’année suivante, le destin frappa de nouveau notre famille d’une catastrophe qui nous arracha à notre havre pastoral pour nous confiner dans un appartement à peine supportable près d’un trottoir poussiéreux dans un quartier ouvrier loin de la belle nature.

 Ce n’est qu’à douze ans que je commençai à sculpter, mes mains trouvant refuge dans le bois, reproduisant avec précision les artefacts des livres d’archéologie. Je quémandais du carton à l’imprimerie Sauvé et fille, y traçant des esquisses, puis peignant sur des cartons kraft ou des toiles de fenêtres, chaque coup de pinceau représentant un petit peu plus d’espoir de croissance artistique. 

Ma soif de savoir était insatiable. Je dévorais des livres sur l’art et la science, sur à peu près tous les sujets susceptibles de m’extraire de ma condition. Leurs pages, une bouée vers un horizon plus vaste. 

À seize ans, le monde du travail m’appela, dévoilant des perspectives artistiques inattendues, textures, rythmes, formes qui s’infiltraient dans mon âme. 

En 1972, à vingt-deux ans, je m’immergeais dans l’art depuis une décennie, explorant matériaux et techniques avec ardeur. Ma première exposition à dix-huit ans avait été un premier pas public en peinture ; désormais, j’avais le pied à l’étrier, les idées galopaient en moi comme des chevaux débridés. 

J’avais à voir où mon parcours m’avait conduit. Avais-je déjà une œuvre en moi qui serait un premier grand pas vers une future œuvre de maturité quelques décennies plus tard ?

Cette année-là, une question surgit en moi. Comment pouvais-je rendre compte de tout ce qui bouillonnait en moi sans pour cela les montrer tous comme je l’aurais fait d’un casse-tête brouillon ?

Un dilemme esthétique me taraudait. Jacques Huet, un ami sculpteur disait que j’étais selon lui plus sculpteur que peintre. Cette affirmation amicale constituait une énigme murmurée à l’intersection de mes passions : pouvais-je alors créer une œuvre fusionnant deux et trois dimensions sans trahir l’une ou l’autre ? 

Toujours autodidacte, puisque je ne suis allé à l’université qu’après avoir atteint quarante ans afin d’obtenir un baccalauréat suivi d’une maîtrise en art, je savourais une liberté totale, mon esprit était une toile où science et art dansaient. 

L’inspiration s’est accomplie lors d’une retraite d’hiver dans un chalet prêté par un ami près du lac Maurice à Sainte-Julienne. Isolée du monde, sans téléphone, sans radio, sans télévision, j’avais emporté des livres, du papier et du carton, déterminée à résoudre cette vision hybride. 

La forêt, drapée de neige, et le lac gelé devinrent mes complices silencieux, leur quiétude amplifiant mon dialogue intérieur. 

Ce fut une retraite fermée de trois mois durant laquelle j’ai jonglé avec les formes, la règle, le compas et la lame acérée et les livres, cherchant une structure transcendant l’aplat tout en préservant l’essence du dessin. 

Le résultat fut Bélier, que j’ai d’abord réalisé en petit format en carton avant de la convertir en une sculpture formée de fines feuilles de Plexiglas acrylique de 3mm, clair comme le verre, découpées à la main et entrelacées en un treillis délicat.

Bélier carton
Bélier carton

Mesurant 62 x 44 x 22 cm, elle représente un bélier paisible, son corps transparent, une constellation de plans captant la lumière d’un soleil d’hiver comme des éclats de glace. 

Le croquis de Bélier, révèle une géométrie méticuleuse composée de cercles et courbes s’entrelacent avec une rigueur instinctive, témoignant de ma maîtrise technique malgré mon jeune âge. Le sujet me venait de mon milieu d’enfance, Sa transparence ses courbes extérieures et leur vision intérieure évoquaient les ouvrages sur le corps vus en apparence et en intériorité, l’harmonie des formes presqu’une symphonie musicale.

Bélier graphique
Bélier graphique

Des années plus tard, j’ai compris que cette œuvretémoin de la sensibilité de mes lecxtures techniques et scientifiques, préfigurait les modèles filaires des arts numériques. L’écho d’une évolution technologique que je ne pouvais encore nommer.

Bélier est plus qu’une sculpture ; c’est un pont entre les époques, une prémonition des futurs pixélisés que je n’ai jamais cessé d’explorer. Le bélier, qui incarne une charge intrépide vers l’inconnu, sa transparence invitant la lumière à tisser à travers lui, révélant et dissimulant à parts égales. 

Dans le lexique de l’art contemporain, Bélier pourrait être lu comme une méditation sur la liminalité, l’espace entre les dimensions, entre passé et futur, entre le tactile et le virtuel. 

Sa matérialité, ancrée dans le fait main, contraste avec sa résonance prophétique. L’interaction de la lumière et des reflets translucides sur ses surfaces évoque la fluidité de la mémoire, chaque angle offrant un nouveau récit. 

Est-ce une relique de 1972-1973, ou le présage d’une succession d’aubes technologique qui ne cessent de se succéder ? 

Bélier lumineux
Bélier lumineux

Le silence du chalet m’a permit d’entendre les murmures de mon subconscient auquel je n’ai jamais cessé de faire confiance, guidant mes mains pour façonner une forme défiant les catégories. Audacieux, Bélier, témoigne de la singularité inhérente à l’autodidactisme, démontrant que la création peut naître hors des sentiers battus. 

Bandeau WEB 1

A Symphony of Light and Memory

I was born in February, under a sky that whispered promises of renewal, veiled by the persistent gray of a frigid winter. At the summer of my ninth year, I stood at the crossroads of Paul-Pau and Rousseau streets, a child forged in the crucible of a life the neighborhood deemed wretched. 

They said I would have no education, no job, no wife, no family—just a debilitating infirmity that, in their eyes, made me barely human.

The air hummed with a buzz of possibilities, but my hands, marked by a digital infirmity, pushed away the idea of caressing the ivory keys of a piano. In 1959, those dreams seemed like mirages, vanishing on the horizon under the weight of circumstances. 

Fortunately, music was a refuge. It carried me beyond the narrow walls of our home in East Montreal, where we lived what felt like a rugged rural past. 

My mother, a seamstress with laborious hands and a heart embroidered with wonders, was my guide. Without ever having sat on a school bench, she had taught herself to read. Curious, she owned a collection of large, illustrated medical and biology books, filled with colorful images of flesh and organs, which I leafed through, discovering a secret world of mysterious bodies and organs. These visions shaped a way of seeing the bodies around me that would never leave me.

Mother marveled at the nature close by. From wild grapes, she made a little wine. 

Whether by her side or freely under her encouragement, I discovered the bitter crabapples hanging from gnarled branches, the hawthorns with their sharp thorns, the tiny field strawberries, the wild cherries blackening our teeth with joy.

Nature was her cathedral, and she invited me into it. She showed me not only the gooseberry bush but also the praying mantis beneath the grass, the bright yellow and black goldfinches she captured to keep in cages for a time. 

A vast, diverse, vibrant world that has never ceased to expand within me. We were three children. She said we were her immortality, extended through us. 

At home, she played records, Tchaikovsky with his sonic storms, Gershwin with his enchanting jazz, Mozart with his ethereal grace, or admired the stories of their lives on the television, with me sitting by her side. 

She believed listening to music had the gift of calming me; I remember the ecstasy it produced in me, an ecstasy that has never left me and surely finds its way, in some form, into my works.

After long hospital stays, by her side, I discovered a marvelous world. Her hands, skilled in the intricate dance of embroidery and the patient precision of paint-by-numbers, were a hymn to the finest manual work.

My father, an unskilled laborer, mirrored her tenacity. With a handsaw and hammer, his sweat mingling with the roughness of raw wood, he built a two-story house from heavy timbers. He made precise sketches of the metal accessories and equipment he crafted. I once watched him spend hours filing the teeth of a gear into steel by hand. 

That sunny day at the crossroads, a resolution took root. By becoming an artist, I would become an acceptable human, hoping that society, which had relegated me to the status of barely human, would one day see me differently.

The following year, fate struck our family with another catastrophe, tearing us from our pastoral haven and confining us to a barely tolerable apartment near a dusty sidewalk in a working-class neighborhood far from beautiful nature. 

It wasn’t until I was twelve that I began to sculpt, my hands finding refuge in wood, meticulously reproducing artifacts from archaeology books. I begged for cardboard from the Sauvé et Fille printing shop, sketching on it, then painting on kraft cardboard or window blinds canvases, each brushstroke a little more hope for artistic growth.

My thirst for knowledge was insatiable. I devoured books on art, science, and nearly every subject that could lift me from my condition. Their pages were a lifeline to a broader horizon.

At sixteen, the working world called me, unveiling unexpected artistic perspectives, textures, rhythms, forms that seeped into my soul. 

In 1972, at twenty-two, I had been immersed in art for a decade, exploring materials and techniques with fervor. My first exhibition at eighteen had been a public debut in painting; then, I had my foot in the stirrup, and ideas galloped within me like unbridled horses.

I needed to see where my journey had led me. Did I already have a work within me that would be a first great step toward a mature work decades later?

That year, a question arose in me. How could I convey everything simmering within me without displaying it all like a jumbled puzzle? 

An aesthetic dilemma gnawed at me. Jacques Huet, a sculptor friend, said I was, in his view, more a sculptor than a painter. This friendly assertion was an enigma whispered at the intersection of my passions: could I create a work fusing two and three dimensions without betraying either?

Still self-taught, as I only attended university after turning forty to earn a bachelor’s degree followed by a master’s in art, I savored total freedom. My mind was a canvas where science and art danced. 

Inspiration came to fruition during a winter retreat in a friend’s loaned chalet near Lac Maurice in Sainte-Julienne. Cut off from the world, without telephone, radio, or television, I brought books, paper, and cardboard, determined to resolve this hybrid vision.

The forest, draped in snow, and the frozen lake became my silent accomplices, their stillness amplifying my inner dialogue.

Bélier carton
Bélier carton

It was a three-month secluded retreat during which I juggled forms, ruler, compass, sharp blades, and books, seeking a structure that transcended flatness while preserving the essence of drawing. 

The result was (BélierRam, which I first created in small scale in cardboard before transforming it into a sculpture made of thin 3mm sheets of clear acrylic Plexiglas, cut by hand and interwoven into a delicate lattice.

Measuring 62 x 44 x 22 cm, it depicts a peaceful ram, its transparent body a constellation of planes capturing winter sunlight like shards of ice.

The sketch of (BélierRam, reveals a meticulous geometry of circles and curves interwoven with instinctive rigor, testifying to my technical mastery despite my young age. 

The subject came from my childhood environment. Its transparency, its outer curves, and their inner vision evoked the medical books on the body seen from the outside and within, the harmony of forms almost a musical symphony. 

Bélier graphique
Bélier graphique

Years later, I realized this artwork, a testament to the sensitivity of my technical and scientific readings, foreshadowed the wireframe models of digital arts. It echoed a technological evolution I could not yet name.

(BélierRam, is more than a sculpture; it is a bridge between eras, a premonition of the pixelated futures ,I have never ceased to explore. The ram, embodying an intrepid charge toward the unknown, its transparency inviting light to weave through it, revealing and concealing in equal measure. 

In the lexicon of contemporary art, (BélierRam, could be read as a meditation on liminality, the space between dimensions, between past and future, between the tactile and the virtual.

Its materiality, rooted in the handmade, contrasts with its prophetic resonance. The interplay of light and translucent reflections on its surfaces evokes the fluidity of memory, each angle offering a new narrative.

Is it a relic of 1972-1973, or the harbinger of a succession of technological dawns that continue to unfold? 

The silence of the chalet allowed me to hear the whispers of my subconscious, which I have never ceased to trust, guiding my hands to shape a form defying categories. 

Bold, (BélierRam, testifies to the inherent singularity of autodidacticism, demonstrating that creation can arise outside well-trodden paths.

Bélier lumineux
Bélier lumineux
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©2025 Leopol Bourjoi

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